La place des hommes dans la pratique du mariage précoce et de l’excision

La place des hommes dans la pratique du mariage précoce et de l’excision

Aujourd’hui, plus de 230 millions de filles et femmes ont subi des mutilations génitales féminines, et des millions d’autres sont mariées avant leur majorité. Ces pratiques sont souvent perçues comme des “affaires de femmes” : ce sont fréquemment des mères, des grand-mères ou des exciseuses qui les perpétuent. Pourtant, derrière ces gestes se cachent des normes sociales ancrées dans des systèmes patriarcaux qui façonnent les attentes de toute la communauté.

Le poids des normes sociales : quand le système patriarcal dicte le destin des filles

Des croyances collectives autour de la “pureté” féminine

Les mutilations génitales féminines et les mariages précoces partagent une racine commune : des croyances profondément ancrées autour de la sexualité des femmes. Dans les sociétés patriarcales, la “pureté” féminine devient une valeur collective que toute la communauté s’efforce de préserver. Comme l’expliquent les recherches anthropologiques, ces pratiques visent à préserver la moralité des femmes et l’honneur familial, garantir leur virginité avant le mariage, ou encore rassurer sur la paternité des enfants.

Ces normes s’imposent à tous, hommes et femmes, à travers des institutions communautaires. Les chefs coutumiers, les chefs religieux, les anciens du village : autant de figures d’autorité qui façonnent les attentes sociales. Ces institutions sont généralement dirigées par des hommes, ce qui leur confère un rôle influent dans le maintien ou l’évolution de ces pratiques. Mais ces hommes eux-mêmes sont souvent prisonniers des traditions qu’ils ont héritées, craignant le jugement de leur communauté s’ils s’en écartent.

Chez World Vision France, nous observons sur le terrain que cette pression sociale s’articule autour d’une notion centrale : la “mariabilité”. Dans de nombreuses communautés, une fille non excisée est perçue comme inadaptée au mariage. Les familles n’entament même pas les négociations de dot dans ces situations. Cette norme pèse sur tous : les pères qui craignent que leurs filles restent célibataires, les mères qui veulent protéger l’avenir de leurs enfants, les jeunes hommes qui subissent la pression familiale pour se conformer aux attentes.

La “mariabilité” comme prison sociale

excision et mariage précoce au kenya

Le mariage n’est pas qu’une union entre deux personnes. C’est aussi, et surtout, une transaction économique et sociale entre deux familles. Dans ce système d’échange, les normes patriarcales assignent aux hommes le rôle de négociateurs de la dot, de décideurs sur les unions acceptables, de garants de la “respectabilité”.

Tony Mwebia, directeur de l’organisation kényane Men End FGM, observe que de nombreux hommes se retrouvent pris dans ces attentes sociales : “Les hommes ne sont pas de simples témoins. Ce sont eux qui sont censés se marier. Ce sont eux qui négocient la dot. Ce sont eux qui déterminent ce qui est acceptable”. Même lorsqu’ils s’opposent personnellement à ces pratiques, la pression familiale et communautaire peut être écrasante.

Cette logique transforme les filles en marchandises dans un système qui dépasse les individus. Les causes et conséquences des mariages précoces sont indissociables de cette économie sociale où toute la communauté est piégée dans des rôles rigides. Pour les familles pauvres, marier précocement une fille après son excision devient une stratégie de survie économique dans un système qui ne leur laisse guère d’alternatives.

Entre attentes sociales et réalités : le paradoxe du rôle masculin

Les hommes, pris entre normes héritées et conscience individuelle

Voici l’un des paradoxes les plus troublants : dans de nombreuses sociétés où l’excision est pratiquée, ce sont les femmes, et surtout les femmes plus âgées ou les grand-mères, qui exercent le plus d’autorité en tant qu’exécutrices, décideurs au sein de leur famille, et gardiennes des normes sociales. Les hommes ne sont souvent pas impliqués dans la décision concrète et ne savent pas toujours quand l’excision aura lieu.

Pourtant, les normes sociales qui rendent ces pratiques “nécessaires” sont façonnées par un système patriarcal où les attentes envers les hommes jouent un rôle déterminant. Lorsqu’on attend d’un jeune homme qu’il n’épouse qu’une femme excisée, lorsque les anciens de sa famille menacent de refuser la dot pour une femme non conforme, lorsque les prêches religieux présentent ces pratiques comme des obligations, le poids de ces attentes crée une pression immense.

Dans notre projet Big Dream au Kenya, nous constatons que les mères sont souvent prises dans un dilemme déchirant. Elles savent que l’excision causera des souffrances à leur fille, mais elles craignent qu’une fille non excisée soit rejetée par la communauté, qu’aucun homme ne veuille l’épouser face à la pression de sa propre famille, la condamnant ainsi à la marginalisation sociale et économique.

Quand le silence devient complice malgré soi

Un phénomène particulièrement préoccupant émerge des recherches : de nombreux hommes s’éloignent des débats sur ces pratiques. En se retirant des discussions, les hommes laissent peser sur les femmes seules la responsabilité de ces décisions, alors même que ce sont les attentes sociales envers eux qui créent la pression initiale.

Nombreux sont les hommes qui s’opposent aux MGF en principe, mais restent silencieux dans la pratique. Les jeunes hommes affirment ne pas soutenir ces violences, mais au moment du mariage, ils se heurtent à la pression familiale. Les aînés invoquent la tradition. Les pères hésitent à braver les normes de peur de marginaliser leurs fils. Dans ce contexte, le silence perpétue le système, même lorsque les convictions personnelles vont dans le sens du changement.

Ce retrait n’est pas nécessairement volontaire ou malveillant. Souvent, il reflète l’inconfort face à un sujet considéré comme “féminin”, l’absence de modèles masculins qui ont osé remettre en question ces normes, ou la crainte d’être ostracisé pour avoir défié la tradition. Briser ce silence nécessite de créer des espaces où les hommes peuvent exprimer leurs doutes et leurs aspirations à un changement.

Quand les rites de passage masculins renforcent les normes patriarcales

L’Eunoto, le rite qui conditionnait mariage et excision

rite ancestrale de passage pour les hommes

Chez les Massaï du Kenya et de Tanzanie, les jeunes hommes traversent trois rites de passage pour accéder au statut d’adulte et d’aîné. Ils sont d’abord des “Moran” (terme qui signifie “guerriers” en langue Massaï). Le deuxième rite, l’Eunoto, marque le passage des Moran à l’âge adulte à travers une cérémonie de rasage des cheveux qui dure plusieurs jours.

Or, traditionnellement, ce rite masculin était directement lié au destin des filles. Les jeunes hommes ne pouvaient se marier qu’après l’Eunoto, et leur épouse devait être excisée. Le rite de passage masculin créait donc une attente sociale qui pesait sur les familles : pour que leurs fils puissent se marier dignement après l’Eunoto, elles devaient s’assurer que les futures épouses soient conformes aux normes.

Cette imbrication entre cérémonies masculines et pratiques sur les filles révèle comment les structures patriarcales se renforcent mutuellement. Les rites transmettent aux jeunes hommes un modèle de masculinité où leur honneur est lié à des pratiques sur le corps des femmes. Ils héritent de ces attentes sans nécessairement les avoir choisies, devenant à leur tour des transmetteurs du système.

Des traditions ancestrales qui enferment hommes et femmes

Ces rites de passage ne sont pas de simples folklores. Ils transmettent des valeurs, définissent les rôles sociaux, établissent les hiérarchies. Pendant des semaines ou des mois, les jeunes Moran vivent ensemble dans des campements isolés où les anciens leur enseignent ce que signifie “être un homme” dans leur société.

Parmi ces enseignements : l’idée qu’une épouse “respectable” doit avoir subi l’excision, que la paternité impose certaines responsabilités de contrôle, que la dot et le mariage suivent des règles précises. Ces croyances sont transmises de génération en génération, créant un continuum où chacun reproduit ce qu’on lui a enseigné, souvent sans remettre en question des pratiques qui peuvent pourtant le mettre mal à l’aise.

Bien que l’excision soit interdite au Kenya depuis 2011 et que les traditions évoluent, ces rites masculins rappellent combien les normes de genre sont profondément ancrées dans les structures culturelles. Transformer ces pratiques nécessite de repenser non seulement ce qu’on attend des femmes, mais aussi ce qu’on enseigne aux hommes sur leur propre masculinité et leur rôle dans la communauté.

Impliquer les hommes : libérer toute la communauté des normes oppressives

Créer des espaces de dialogue pour questionner les traditions

Face à ce constat, World Vision a fait un choix stratégique : nous ne pouvons pas éradiquer ces violences sans impliquer activement les hommes dans une réflexion sur les normes sociales. C’est pourquoi nous animons des “Clubs de pères” où les hommes se réunissent pour déconstruire les attentes héritées, comprendre les conséquences des MGF et des mariages précoces, et s’autoriser à exprimer leurs doutes face aux traditions.

Ces espaces de dialogue permettent aux hommes de réaliser qu’ils ne sont pas seuls dans leur questionnement. Lorsqu’un père ose verbaliser son malaise face à l’excision, d’autres se sentent autorisés à faire de même. Lorsqu’un jeune homme déclare publiquement qu’il est prêt à épouser une femme non excisée, il crée une brèche dans le mur des normes sociales. Progressivement, une nouvelle norme peut émerger.

Nous travaillons également avec les chefs religieux (prêtres, imams, pasteurs) pour qu’ils clarifient les textes sacrés. Nombreuses sont les familles qui justifient l’excision par des prescriptions religieuses erronées. Textes à l’appui, ces leaders d’opinion peuvent expliquer que ni l’islam, ni le christianisme n’imposent ces mutilations. Quand un imam respecté affirme en chaire que l’excision n’est pas une obligation religieuse, cela libère les hommes du poids d’une tradition qu’ils croyaient religieusement fondée.

Cette approche reconnaît que les hommes sont à la fois bénéficiaires et prisonniers du système patriarcal. Plutôt que de les accuser, nous les accompagnons dans une réflexion qui peut les libérer eux aussi des rôles oppressifs qu’on attend d’eux.

Le projet Big Dream : transformer les normes ensemble

Notre projet Big Dream illustre cette approche holistique. Au Kenya, nous ne nous contentons pas de sensibiliser les communautés : nous mettons en place des Rites de Passage Alternatifs où les filles sont célébrées et honorées sans subir de mutilation. Ces cérémonies conservent la dimension festive et symbolique tout en protégeant l’intégrité physique des filles.

Mais surtout, nous impliquons toute la communauté dans cette transformation. Les pères participent aux cérémonies, découvrant qu’ils peuvent célébrer leurs filles autrement. Les chefs de village donnent leur bénédiction publique, créant une nouvelle légitimité sociale. Les jeunes hommes reçoivent une éducation qui leur montre qu’ils peuvent construire leur masculinité sans dominer les femmes. Les mères bénéficient de groupes d’épargne qui leur donnent l’autonomie économique pour résister aux pressions.

Dans les zones où ce projet est implanté, nous observons une baisse significative des taux de prévalence des MGF et des mariages précoces. Plus encore, nous constatons une augmentation massive du taux de scolarisation des filles. Car lorsque les normes sociales évoluent collectivement, lorsque les hommes cessent d’être prisonniers d’attentes qu’ils n’ont pas choisies, les filles peuvent enfin accéder à l’éducation, à l’autonomie, à un avenir choisi plutôt que subi.

Cette transformation n’est possible que parce que nous avons compris que lutter contre les inégalités de genre implique de travailler avec tous les membres de la communauté, en reconnaissant que le système patriarcal enferme et limite chacun à sa manière.

Ensemble, construisons de nouvelles normes libératrices

Les mutilations génitales féminines et les mariages précoces ne sont pas de simples “traditions”. Ce sont des manifestations concrètes d’un système patriarcal qui impose des rôles rigides à tous, femmes comme hommes. Comprendre la place des hommes dans ces pratiques, c’est reconnaître qu’ils sont à la fois influents par leur position sociale et enfermés par les attentes qui pèsent sur eux.

Le changement ne peut être durable que s’il libère toute la communauté. Les hommes doivent pouvoir questionner les traditions héritées sans craindre le rejet, exprimer leur désir de protéger leurs filles, construire une masculinité qui n’a pas besoin de dominer pour exister. Les normes sociales peuvent évoluer quand nous créons ensemble des espaces de dialogue, quand nous montrons que d’autres modèles sont possibles.

Vous aussi, vous pouvez agir. Soutenez le projet Big Dream et contribuez à transformer des communautés entières. Ensemble, prouvons que tradition et dignité peuvent coexister, que les rites de passage peuvent honorer sans mutiler, que les hommes peuvent être des alliés du changement plutôt que des gardiens du statu quo. L’avenir de millions de filles et de leurs frères en dépend.

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